Maternité et sport de haut niveau : quand l’athlète ne doit pas choisir entre vie privée et vie professionnelle
Maternité et sport de haut niveau : la politique du “l’un ou l’autre”
Pendant longtemps, dans le sport professionnel, une règle implicite dominait : être une femme et vouloir être mère = prendre un risque pour sa carrière. Pas un risque sportif, un risque structurel :
Perte de revenus.
Perte de classement.
Perte de sponsors.
Perte de contrôle.
Aujourd’hui, les choses évoluent, mais une réalité demeure : la maternité reste un des moments les plus sensibles et les moins encadrés dans une carrière sportive.
Une réalité longtemps gardée sous silence : la maternité comme “rupture de carrière”
Pendant des décennies, le modèle était simple :
les carrières étaient pensées sans interruption
les contrats sans flexibilité
les performances sans tolérance.
Et dans ce système, la maternité était perçue comme une anomalie.
Certaines athlètes ont même décrit la grossesse comme : “la fin d’une carrière” ou “un risque économique majeur”
Pourquoi ? Parce que tout est impacté :
la performance physique
la disponibilité
la visibilité
la rentabilité pour les sponsors.
Autrement dit : la maternité n’était pas intégrée dans le modèle économique du sport.
Le cas Allyson Felix : quand la maternité impacte directement les revenus
Allyson Felix, sprinteuse américaine, est l’une des athlètes les plus décorées de l’histoire. Et pourtant.
Durant sa grossesse, elle est atteinte de prééclampsie. Elle échappe de peu à la mort et son enfant doit rester en soin néonatal pendant plusieurs semaines. Elle découvre alors que l'accompagnement financier de son sponsor principal, l’équipementier Nike, a diminué de 70 % pendant et après son retour de grossesse.
Pourquoi ?
absence de compétition
incertitude sur sa performance
clause contractuelle défavorable
logique purement économique.
Elle décide alors de dénoncer publiquement cette situation.
Résultat :
un changement des politiques de maternité chez Nike
une prise de conscience globale dans le sport.
Mais une question reste : pourquoi a-t-il fallu une athlète de ce niveau pour faire évoluer les règles ?
Serena Williams : la réalité physique et structurelle du retour
Serena Williams est revenue au plus haut niveau après sa grossesse mais pas sans conséquence.
Elle déclarait dans une interview en 2019 : « Je suis passé d’une césarienne à une seconde embolie pulmonaire à une finale de Grand Chelem. J’ai joué pendant l’allaitement. J’ai joué pendant la dépression post-partum. Mais je n’y suis pas arrivée ».
Elle nuançait toutefois son propos : « Mais je me suis montrée 23 fois (en Grand Chelem), et c’est bien. En fait, c’est extraordinaire. Mais ces jours-ci, si je dois choisir entre construire mon CV de tennis et construire ma famille, je choisis la seconde option. »
La grossesse de Serena Williams aura marqué l’histoire du tennis féminin et fait bouger les lignes :
retombée à la 451ème place mondiale, les organisteurs de Roland-Garros ne lui attribuent pas de tête de série
la presse américaine crie au scandale en dénonçant le fait que "Roland-Garros punit Serena Williams d'avoir eu un bébé"
un mois plus tard, wimbledon la désigne tête de série n°26 alors qu’elle n’est encore que 183ème mondiale
et à l’US Open, alors qu’elle est 26ème mondiale, les organisteurs lui attribuent la tête de série n°17.
Résultat, la WTA a adapté son règlement vis-à-vis des joueuses revenant de maternité créant une sorte de protection de leur classement. Mais son histoire met en lumière une réalité : même au plus haut niveau, rien n’est sécurisé.
Johanne Defay : une avancée… mais encore fragile
La surfeuse Johanne Defay a récemment bénéficié d’un dispositif encore jamais vu : la maternity wildcardsur le circuit de la World Surf League
Ce wildcard offre à l’athlète :
un retour sur le circuit professionnel
après une grossesse
et donc un impact limité sur sa carrière.
Une avancée majeure, mais qui révèle surtout une chose : il a fallu attendre très longtemps pour voir enfin ce type de dispositif. Et surtout : il reste encore limité, inégal et dépendant des disciplines.
Le vrai enjeu : intégrer la maternité dans le plan de carrière
Ces cas montrent une constante : la maternité n’est pas intégrée dans le plan de carrière.
Et pourtant, elle impacte :
1. Les contrats
clauses non adaptées, l’exemple Nike et Alysson Felix est très parlant puisqu’était sanctionnée l’absence de compétition, ce qui visait indirectement la maternité
absence de protection notamment financière
renégociations défavorables.
2. La trajectoire sportive
perte de rythme
retour progressif
nécessité d’adaptation.
3. L’image
perception publique
storytelling
opportunités nouvelles… ou perdues.
Ce que change une approche structurée
La différence ne se fait pas sur la maternité. Elle se fait sur la manière de l’anticiper.
Une athlète accompagnée peut :
anticiper ses contrats avant la grossesse
sécuriser ses revenus
négocier des clauses adaptées
préparer sa communication
organiser son retour
transformer cette période en levier d’image.
Une transition, pas une rupture
Le paradigme change. Aujourd’hui, la maternité peut devenir une force, un élément de storytelling, un véritable levier de marque personnelle.
Mais uniquement si elle est pensée, structurée et accompagnée.
Conclusion
Le sport féminin évolue, les mentalités changent, les structures commencent à s’adapter. Mais une réalité persiste : les moments clés de vie restent les plus risqués dans une carrière, et la maternité en fait partie.
Une carrière ne se construit pas uniquement dans les moments de performance, elle se sécurise dans les moments de transition.
La vraie question n’est plus : “Peut-on être mère et athlète ?” mais plutôt “Est-ce que la maternité est anticipée et structurée ?”